Introduction à Monstro

Au fond, qu’est-ce que je veux vraiment ?

En tant qu’enfants, on confie une partie de notre libre arbitre à nos parents, dans l’espoir aveugle qu’ils sauront prendre les meilleures décisions pour nous. Car par nature nous n’avons pas confiance en nous, du fait d’un très faible vécu. Mais on a confiance en nos parents, car jusqu’ici on peut voir de nos yeux qu’ils ont réussi à survivre dans un monde hostile, rempli d’épreuves et de monstres.

Ainsi la seule question qui mérite notre attention est : qu’est-ce que je sais, dont mon enfant a véritablement et profondément besoin pour mener une vie ?

Notez ici qu’on ne cherche pas à définir comment la vie d’un enfant doit être. Heureuse ou malheureuse, tragique ou comique, gauche ou droite, médecin ou caissier, peu importe, car ce n’est pas de notre ressort, et il trouvera sa propre voie en chemin.

Ce que l’on cherche à définir, c’est l’objet dont il aura besoin pour affronter les épreuves et les monstres inévitables de la vie. Idée que l’on peut symboliser par l’épée du héros, dont vous êtes le sage qui la lui remettra, et grâce à laquelle il pourra décider de trancher la tête de ses ennemis, ou de les épargner.

Et vous voyez, on ne dit pas ce qu’il doit être, on lui donne seulement l’objet lui offrant la possibilité d’être tout un tas de choses. C’est ce qui fait la différence, et notre unique influence sur lui s’y intégrera éventuellement en fonction de notre capacité à rester solides sur nos valeurs fondamentales.

Mais alors, quel est cet objet ?

Les monstres que nos enfants s’en vont affronter ne sont pas effrayants de par leurs dents acérées ou leur malveillance — d’ailleurs ces bêtes n’ont même pas de forme physique — ils sont effrayants car ils leur sont inconnus. Et l’inconnu est effrayant car on ne sait jamais à l’avance si l’on va y survivre, on ne peut qu’espérer le traverser. Et la décision de cette traversée demande du courage.

C’est donc du courage que l’on souhaite insuffler à nos enfants. Mais le véritable courage, celui qui donne au marin la force de prendre la mer à la recherche de la paix, en sachant qu’aucun avant lui n’en est revenu, ne se cultive pas à travers de bonnes notes ou des premières places dans les meilleures écoles.

Ces objets sont superficiels, et dénués de toute valeur intrinsèque. L’objet intéressant est bien plus profond, bien plus beau et surtout bien plus rare.

L’objet dont il a besoin, c’est une preuve. Ou plutôt, une collection de preuves.

Une preuve est un élément de réalité qui montre, nous rappelle, qu’une chose est vraie, indépendamment de toute autorité ou sentiment.

Pourquoi cet objet est le bon ?

La preuve constitue l’unique vecteur de confiance entre soi et le monde : c’est sur des preuves que l’on bâtit sa propre force, et qu’on apprend à faire face à l’inconnu. Car la preuve est ce qui nous rattache de manière immédiate, de manière brutale, à la réalité.

Et c’est là que naît le courage. Face à l’inconnu, on ne sait jamais si l’on va survivre, mais on se souvient qu’on a déjà traversé des tempêtes. Chaque preuve est une traversée réussie, et c’est leur collection qui donne au marin la force de prendre la mer.

En ce sens, le contraire d’une preuve est une promesse. Et bien qu’une bonne note puisse faire plaisir, ce qui compte est la preuve qu’elle est censée sous-tendre ; à savoir la preuve qu’un jour j’ai réussi une chose difficile. La note étant ici une promesse, et la chose difficile étant la preuve.

Il existe alors un paradoxe dans cette histoire de preuve et de promesse : la promesse est souvent visible, tandis que la valeur de la preuve est invisible (je peux voir ma note sur mon bulletin, mais personne d’autre que moi ne sait ce que m’a coûté la chose difficile que j’ai accomplie). La raison en est que la preuve ne se range pas dans un bulletin : elle se vit de l’intérieur, et elle est ressentie, et elle reste. En quelque sorte, pour simplifier l’explication, disons que l’on peut tromper les yeux mais pas le cœur.

Ce que j’essaie de dire avec certaines difficultés, c’est qu’il vaut mieux rencontrer le monde en proposant une preuve plutôt qu’une promesse.

Comment est-ce qu’on donne une preuve ?

Par définition on ne peut pas donner une preuve à quelqu’un, car on ne peut pas faire le travail à sa place, en espérant que cette dernière apprenne. Cependant on peut montrer le chemin, et inspirer la personne à travers nos valeurs et notre paix apparente.

Donc pour aider une personne à se construire ses propres preuves, il faut franchir la première marche avec elle, puis lui montrer comment grimper la seconde et la laisser gravir la troisième toute seule.

Il faut avoir connu la honte du mensonge pour connaître la valeur d’une preuve.

Peu importe combien de temps cela lui prendra, peu importe combien de fois il chutera. Au début personne n’est capable d’aligner ses mots avec ses actions — cela demande de l’expérience, du vécu, de l’épaisseur — mais c’est justement cette compétence qui lui permettra d’affronter le monde ; compétence qu’on ne peut obtenir qu’en chutant.

Quelle preuve l’aider à obtenir ?

Pour faire une vie, il faut apprendre trois choses : parler, raisonner et faire un truc avec ses mains (piano, plomberie, cuisine, dessin, peu importe). On apprend à parler pour comprendre les autres, on apprend à raisonner pour comprendre le monde et on apprend à faire un truc pour se trouver une place dans le monde.

Dans cette perspective les mathématiques constituent le meilleur entraînement pour apprendre les deux premières. La compréhension des concepts nécessite de maîtriser le langage naturel, et la résolution des problèmes nécessite de muscler sa capacité à construire des raisonnements. Pour la troisième, votre enfant devra chercher ailleurs, et c’est très bien ainsi.

Mais surtout les mathématiques représentent un projet difficile. Difficile car la vérité est une idée silencieuse. Or c’est ce trésor que l’on part chercher lorsque l’on commence le voyage.

Le chemin sera long et difficile, et l’enfant apprendra à fabriquer des ponts qui résistent au temps. Mais ne doutez pas que durant ce voyage il rencontrera beaucoup de joie ; et un fort sentiment de confiance en sa capacité à résoudre des problèmes.

Concrètement, la preuve que votre enfant doit gagner est de résoudre 5 000 problèmes de mathématiques. Pourquoi 5 000 ? Parce que c’est à peu près deux problèmes par jour, pendant six années. Ce n’est ni facile, ni difficile : c’est le rythme d’une habitude. Et j’entends par problème un vrai problème, celui devant lequel on ne sait pas d’abord quoi faire, pas un exercice où l’on applique une formule bêtement. Car si l’on se contente de compter, le chiffre devient une note comme les autres, et 5 000 n’est plus qu’une promesse. Les idées doivent être au cœur de ce voyage, et les calculs permettent seulement de s’assurer qu’elles ont un semblant de vérité.

Lorsqu’il aura réussi à résoudre ses 5 000 problèmes, de manière symbolique il aura en sa possession l’épée qui lui permettra de trancher les têtes de l’hydre, et de trouver la force du sacrifice.

5 000 problèmes. Veillez à ce qu’il les résolve, et il sera prêt à traverser la vie.

Ok, mais par où commencer ?

La vérité est fondamentale chez l’Humain, c’est l’idée qui a bâti nos civilisations et qui tourmente chacun de nos esprits à chaque instant ; c’est ce que nous cherchons tous à travers nos vies.

Je ne peux pas résoudre ces problèmes à sa place, et je ne vous promets rien. Ce que je peux faire, c’est franchir la première marche avec lui, puis lui montrer comment grimper la seconde. La troisième, il la gravira tout seul.

Nous pouvons commencer par un premier problème. Un seul, aujourd’hui, à sa portée.

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